de la gauche avec toutes ses nuances – et avec, à sa marge, la contestation socialiste puis communiste.
Ce libéral-conservatisme, manière d’orléanisme continué mâtiné de bonapartisme, n’est-il pas une contradiction dans les termes, et, surtout, historiquement contradictoire ? Marx lui-même, en des pages célèbres du Manifeste du parti communiste, décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », c’est-à-dire de la classe capitaliste et libérale :
« La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent » (3).
Contradictoires également les républicains libéraux, les radicaux qui reprendront bientôt à leur compte, pour des motifs électoraux, l’épithète socialiste – « rad-soc » que raillaient justement les syndicalistes révolutionnaires (4), voyant en eux un ennemi de classe non moindre que le patronat.
Le terme libéralisme a le mérite de couvrir à la fois une doctrine et un système économiques (libre-échange, capitalisme mondial…), une doctrine philosophique (individualisme, contractualisme, relativisme, utilitarisme…) et un modèle juridique et politique (droits de l’homme, système représentatif, démocratie libérale…) qui sont idéologiquement et pratiquement cohérents, congruents et convergents.
« Si la logique du capitalisme de consommation est de vendre n’importe quoi à n’importe qui (business is business), il lui est en effet indispensable d’éliminer un à un tous les obstacles culturels et moraux (tous les “tabous”, dans la novlangue libérale et médiatique) qui pourraient s’opposer à la marchandisation d’un bien ou d’un service. Le libéralisme économique intégral (officiellement défendu par la droite) porte donc en lui la révolution permanente des mœurs (officiellement défendue par la gauche), tout comme cette dernière exige, à son tour, la libération totale du marché » (5).
Cette convergence est loin d’être récente. Dans son ouvrage magistral, Contre-histoire du libéralisme (6), le philosophe Dominico Losurdo a montré le lien intime entre déploiement du système philosophique, politique et économique libéral et celui de l’esclavage et de la colonisation.
Alors ? Peut-on différencier un « bon » libéralisme (économique, politique, social…) d’un « mauvais » libéralisme (moral, éthique, « sociétal »…) ? Peut-on séparer le libéralisme en économie du libéralisme dans les mœurs ? Un libéralisme de droite, conservateur, d’un libéralisme de gauche, révolutionnaire ? N’y a-t-il pas au fond, malgré les différences, les divergences, une profonde unité de l’anthropologie libérale qui dépasse la diversité libérale