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Une réaction française

Chantal Delsol

Source : La Nef N°293 de juin 2017
La Manif pour tous et plus encore les multiples initiatives qu’elle a suscitées sont le signe d’un renouveau du conservatisme unique dans son genre, seule la France ayant vu se lever une jeunesse formée et décomplexée pour s’opposer à la déconstruction de la famille.


Sans conteste il y a un renouveau du conservatisme en France. Ce phénomène est très récent. Quelques années peut-être. Il est apparu à l’occasion des Manif pour tous. Le succès considérable de ces manifestations était une surprise. Mais ce qui s’est passé après, encore plus. Dans les mois et les quelques années qui ont suivi, se sont créés un nombre incroyable d’associations et de groupements au sein de ce courant de pensée. Ces associations touchent tous les domaines possibles, en leur appliquant leurs principes. Comme si toute la vie sociale était à repenser. Et c’est le cas en effet. Le phénomène dont je parle est loin d’être clos. Nous sommes, en ce moment même, en pleine effervescence de re-création. On a l’impression que chaque jour apparaissent de nouveaux mouvements d’obédience conservatrice, concernant tous les domaines. Merci Taubira.

Ce réveil qui est pour nous, conservateurs, une divine surprise, ne laisse pas de poser des questions. D’où viennent tous ces gens, ou plutôt tous ces jeunes, car c’est la génération des 20-40 ans qui se lève ? On dirait un continent qui sort de l’eau, jusque-là ignoré. Il faut d’abord préciser ce que nous savons tous : le conservatisme est détesté et interdit de parole depuis cinquante ans, assimilé au vichysme et au fascisme. Qu’il ait été tout à fait silencieux ne signifie pas qu’il n’ait pas existé durant tout ce temps : il était simplement dissimulé. Dans les familles conservatrices on déployait en secret une contre-culture qu’il ne s’agissait pas d’exhiber à l’école. Pourtant, on sait bien qu’à force de ne pouvoir dire ce qu’on pense, on cesse peu ou prou de le penser. L’émergence de ce continent conservateur est donc un mystère. D’autant plus que la génération de 68 ayant refusé par principe de transmettre, on se demande comment elle a pu produire des enfants riches de substance. Les familles conservatrices, en général dotées de nombreux enfants, transmettaient en secret par la force des choses. C’est ainsi qu’elles constituaient dans le silence un formidable réservoir qui allait se montrer au grand jour à l’occasion de la loi sur le mariage. Nous avons devant les yeux une sorte d’immense coming out, suscité par un événement : des lois sociétales carrément monstrueuses. Merci Taubira.

Il faut mesurer la distance parcourue pendant ces cinquante dernières années, et le changement profond qui s’est accompli. Dans les années soixante, le mouvement conservateur existe bien, quoique minuscule et, évidemment, détesté par la presse et par l’opinion. Les journaux de droite sont beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. Les intellectuels sont presque tous marxisants d’une manière ou de l’autre, à ce point que des universitaires comme Julien Freund sont ostracisés en permanence. La « philosophie française » de Derrida et Deleuze bat son plein. Une grande partie du clergé se prosterne devant le marxisme s’il ne l’adopte pas. Les conservateurs chrétiens forment des groupuscules comme les Silencieux de l’Eglise ou les réseaux Ichtus. Ces gens existent. Au congrès de Lausanne qui a lieu chaque année, organisé par ce qui deviendra Ichtus, plusieurs milliers de jeunes se pressent. Pourtant, ces mouvements très limités ne sont en aucun cas le « fer de lance » qui peut, comme les révolutionnaires de 1917, renverser une situation. Il y a parmi eux beaucoup de gens très pieux mais bien peu d’intellectuels. Ils sont extrêmement civilisés, mais trop souvent incultes. En bref, ces gens ont l’immense mérite d’avoir veillé la flamme vacillante à une époque de catacombes ; mais ils n’avaient en aucun cas les moyens de sortir du tunnel.

La situation 
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