Meddeb est particulièrement intéressante. Cet intellectuel franco-tunisien, pétri de culture philosophique et adepte d’une modernisation radicale de l’islam, ne fait aucune concession au traitement réservé à la femme par l’islam en général, et non seulement par l’intégrisme. « La burqa procède de la prescription du voile et la radicalise. La différence n’est pas de nature ni de structure, mais de degré et d’intensité entre la burqa et le hidjab (le foulard cachant le cou et les cheveux), lequel est lui-même une atteinte au principe de l’égalité et de la dignité partagées entre les sexes ».
Concernant l’égalité, une part trop belle est faite aux définitions féministes et antireligieuses (Elisabeth Badinter et Caroline Fourest notamment) qui confondent ce principe avec similitude ou indifférenciation alors que, selon l’enseignement chrétien, si l’homme et la femme ont même valeur aux yeux de Dieu et même dignité aux yeux des hommes, ils n’en sont pas moins différents quant à leur identité et leur vocation. Hormis les personnalités musulmanes dont l’audition était nécessaire, pourquoi la mission a-t-elle ignoré les représentants du christianisme, privilégiant des militants de mouvements laïcistes et maçonniques ?
Après avoir conclu que le port du voile intégral n’est pas admissible dans la société française, le rapport envisage, dans sa troisième partie, les moyens de lutter contre cette pratique, préconisant quinze propositions dans ce sens. La première consiste en une résolution solennelle « condamnant le port du voile intégral comme contraire aux valeurs de la République ». Mais ce procédé, introduit dans la Constitution en 2008, n’est pas contraignant. Faut-il alors une loi d’interdiction, qui serait fondée sur la notion d’ordre public afin d’éviter tout rejet pour non-respect de la liberté religieuse, comme l’ont conseillé plusieurs juristes ? La majorité des membres de la mission y est favorable. Cependant, la loi envisagée ne concerne que les services et transports publics et, pour toute sanction, elle ne prévoit que le refus de délivrance du service demandé, ce qui serait pratiquement inapplicable. Il appartient maintenant au Parlement et au gouvernement de se prononcer sur la suite à donner à cette enquête.
Le problème du voile intégral est loin d’être résolu et les mesures démagogiques suggérées par le rapport (facilités financières pour les lieux de culte, reconnaissance officielle d’une fête musulmane, création d’une instance chargée de lutter contre l’islamophobie), si elles sont retenues, risquent bien d’être interprétées par les islamistes comme autant de points marqués contre une laïcité et des valeurs qu’ils abhorrent. La France ne pourra pas indéfiniment faire l’économie d’une réflexion en profondeur sur le modèle de société qu’elle veut offrir à ses musulmans. Il faudrait aussi poser la question de l’opportunité de la démarche des parlementaires : alors que des règlements existent qui interdisent de se présenter dans l’espace public le visage dissimulé, pourquoi avoir abordé le problème sous l’angle piégé du religieux, au risque de susciter de la rancœur chez tous les musulmans, y compris ceux qui sont opposés au voile intégral ?
Annie Laurent