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«Une société vit si le débat est libre»

Max Gallo

Source :La Nef n°168 de Février 2006
Max Gallo, historien et romancier, est l’un des rares intellectuels issus de la gauche qui défend la nation. Dans la polémique sur la colonisation, il a signé une pétition sur « la liberté de débattre » qui appelle à abroger la loi de février 2005, mais aussi les lois Gayssot, Taubira et Accoyer. Entretien.


La Nef – Comment réagissez-vous à la polémique actuelle sur la colonisation ?

Max Gallo – Il y a deux aspects dans cette polémique. L’aspect de fond qui n’a pas été abordé réellement est celui de savoir ce qu’était historiquement la réalité de la colonisation. L’autre aspect, c’est évidemment la question de la loi du 23 février 2005 et de son sous-amendement de l’article 4 ; comme la majorité de la profession historienne, je suis hostile à cette loi. Non que j’en conteste l’intention première, qui est de faire état de la souffrance réelle éprouvée par certaines populations – notamment les pieds-noirs, qui ont perdu leur mémoire, ou les harkis –, mais ce qui me choque dans cette loi, c’est qu’on fasse la leçon à des historiens. Si la polémique s’est amplifiée, c’est que cette loi s’inscrit dans la lignée d’un travail législatif commencé par la loi Gayssot en 1991, poursuivi par la loi Taubira et la loi sur le génocide arménien. Je ne conteste pas leurs bonnes intentions moralisantes et la nécessité de mettre un frein au négationnisme, mais elles font intervenir le législateur dans un débat que la société doit avoir librement. Ces lois renvoient le débat historique devant les juges. Il faut revenir sur ces lois, même si je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur la possibilité d’y parvenir.

Cette difficulté à revenir sur de telles lois, n’est-elle pas révélatrice du politiquement correct ?

Si, bien sûr. Dans la volonté de sacraliser un certain nombre d’événements et les communautés qui les ont subis, on a évidemment pris le risque d’établir des normes qui définissent une pensée correcte. Je crois qu’une société vit si le débat est libre. Il faut bien entendu qu’il y ait des lois qui condamnent l’incitation au racisme et à l’antisémitisme, mais ces lois existent. Or aujourd’hui, il s’agit de caractériser une fois pour toutes, dans le marbre législatif, un certain nombre d’événements. C’est malsain pour le débat historique. Ces lois favorisent ce que l’on a appelé la concurrence mémorielle, chaque groupe considérant qu’il doit obtenir une loi qui le protège. Si l’on estime qu’une nation est une communauté qui doit rassembler des mémoires, on s’aperçoit que la multiplication de ces secteurs protégés fragmente le récit national et favorise la communautarisation du pays.

N’est-ce pas révélateur de la haine de soi que l’on perçoit particulièrement en France ?

Vous mettez l’accent sur quelque chose de tout à fait capital. En effet, la question posée est celle de la nation. Il y a dans la société française, parmi les élites de droite comme de gauche, un fort courant qui tient que les nations sont une forme dépassée de l’organisation humaine. Les libéraux et les internationalistes convergent pour arriver à cette conclusion. Et la polémique actuelle évacue les questions de fond : la nation est-elle vraiment obsolète ou pas ? Les autres nations ont-elles été plus pures que la nôtre ? Autrement dit, est-ce que la France est la nation coupable par excellence ? Évidemment, non !
Or, contrairement à ce que prévoyaient les idéologues de la fin de la nation, on assiste à une résurgence des nations depuis la chute de l’URSS. La construction européenne bute sur ces nations et l’étage national conserve toute son actualité. Quand une nation traditionnelle s’émiette, resurgissent de petites nations fondées non plus sur des rapports de citoyenneté, mais sur des proximités communautaires. Nous avons le choix entre maintenir une association politique historiquement constituée, la nation, et son éclatement en de petites communautés 
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