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Vérité et liberté

Christophe Geffroy

Source : La Nef N°293 de juin 2017
Tout a déjà été écrit sur la victoire d’Emmanuel Macron et l’échec de Marine Le Pen dont elle est largement responsable, nous n’avons rien d’original à ajouter aux bonnes analyses vues ici ou là. Après cinq années de lamentable présidence Hollande, il est quelque peu désespérant que les Français aient aussi largement « marché » au mirage du renouveau annoncé par un homme certes jeune et récemment arrivé en politique, mais trop visiblement soutenu par l’ensemble de l’establishment. Il faut néanmoins admettre, à leur décharge, que les « offres » alternatives n’étaient guère enthousiasmantes !
Plutôt que de nous lamenter, essayons de prendre un peu de hauteur pour saisir ce que sont, fondamentalement, bien au-delà des combats électoraux, les enjeux déterminant notre avenir.

Toute la problématique de la modernité est le mouvement d’émancipation des individus à l’égard de toute tutelle supérieure : la religion d’abord, la nature ensuite, la culture maintenant. L’origine en est sans doute le nominalisme, mais c’est surtout la Réforme et la Renaissance qui inaugurent ce mouvement où l’homme recherche son autonomie, recherche qui se traduit politiquement par l’affirmation de l’indépendance ou de la souveraineté des pouvoirs politiques, notamment à l’égard de l’Église (1). On observe alors une volonté de se dégager du groupe, car il enserre tout un chacun dans un carcan d’obligations, contraintes qui assurent cependant une forte protection des personnes. On passe peu à peu d’une société holiste, au Moyen Âge, à un individualisme de plus en plus exacerbé au fil du temps, pour aboutir à la situation actuelle où l’individu, délivré de toute attache et de toute contrainte, est roi.

Jadis, le bien commun s’envisageait conformément au principe de totalité (la partie est pour le tout) ; l’Église, confrontée aux horreurs modernes, a cependant approfondi la notion de dignité de la personne humaine, en soulignant que, sous l’angle surnaturel, la personne est un tout supérieur à la société temporelle, laquelle lui est donc, en ce sens, subordonnée : c’est la théorie de la double subordination de la personne et de la société, explicitée dès Pie XI (2), perspective qui a ouvert la voie à la proclamation du droit à la liberté religieuse lors du concile Vatican II, en 1965.

Cette mutation historique a déplacé l’équilibre du couple vérité-liberté vers le second terme. Toute société privilégie forcément l’un de ces deux pôles : dans le concret, il n’existe pas d’équilibre parfait entre les deux ; ainsi sommes-nous passés d’une société plaçant la vérité (3) au sommet du politique à une société qui y met la liberté. Faire de la défense de la vérité religieuse une fin du politique, comme le faisait la chrétienté médiévale, suppose une unité religieuse et une certaine coercition sociale pour maintenir cette unité. Quand la société devient pluraliste sur le plan religieux, le pouvoir s’oriente vers le despotisme, parce qu’il requiert une pression croissante pour maintenir l’unité : il y a alors une inclination naturelle qui pousse à rééquilibrer les pôles au profit de la liberté. C’est cette inclination qui s’est manifestée depuis la Renaissance et, bien qu’elle ait été en partie dirigée contre l’emprise de l’Église sur la Cité (emprise parfois indue en raison de confusions ou de conflits entre pouvoirs spirituel et temporel), elle n’a été possible que grâce à l’apport du christianisme – il est significatif que cette évolution ne se soit produite qu’en Europe chrétienne, pas en terre d’islam ni dans les vieilles civilisations asiatiques.

VERS LE TOTALITARISME
Le problème est que ce mouvement de balancier est allé beaucoup trop loin en poussant abusivement sa logique : de même qu’une société appuyée sur la vérité, mais sans aucune liberté, est tyrannique, de même une société idolâtrant la liberté, mais ne reconnaissant point la notion de vérité, 
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