Alors qu’à la suite de la crise des « subprime », l’économie
mondiale est secouée de soubresauts sans précédent, le marché des matières premières agricoles en subit les conséquences.
Les plus pauvres en pâtissent les premiers. Et meurent de faim.
« Le monde a rarement vécu une situation si répandue et communément partagée d’inquiétude quant à l’inflation des prix des aliments, une crainte qui alimente les débats sur la future orientation des prix des produits agricoles tant dans les pays importateurs qu’exportateurs, riches ou pauvres qu’ils soient », notait dans un rapport de novembre dernier, la FAO, l’un des multiples organismes des Nations Unies dédiés à l’agriculture et à la lutte contre la faim dans le monde. À vrai dire, les yeux gouvernementaux étaient à l’époque trop rivés sur la crise des prêts hypothécaires américains et la hausse des cours du pétrole pour qu’on y prête une véritable attention, et que l’on s’inquiète de la gravité de la situation. Mais aujourd’hui, on voit des « émeutes de la faim », les premières depuis trente ans nous dit-on, qu’on réprime durement à Haïti (une quinzaine de morts). En Somalie aussi. On entend le président sénégalais, Abdulaye Wade, réclamer la dissolution de la FAO, qualifiée de « gouffre financier largement responsable de la crise actuelle ».
C’est Jean Ziegler encore, ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, qui, ayant rappelé qu’en l’espace d’un an le prix du blé a augmenté de 130 %, le prix du riz de 74 %, le prix du soja de 87 %, et celui du maïs de 53 %, réclame un moratoire de cinq ans sur les biocarburants. Et qui assure de surcroît qu’il faut « briser la spéculation afin de maîtriser l’envolée des prix des produits alimentaires. »
C’est enfin et surtout le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon qui entend constituer un « groupe de travail spécial » avant le sommet de Rome organisé du 3 au 5 juin par la FAO. « Cette crise n’est pas arrivée par surprise, dit-il, elle s’est nourrie de plus d’une décennie de politiques de développement négligentes et inefficaces. Nous avons besoin d’un nouveau départ. »
Sans blague ? Il est effrayant de constater que, malgré les mises en garde mille fois proférées par des associations indépendantes depuis vingt ans à propos des dangers que fait courir notamment la politique absurde de monoculture imposée par la Banque Mondiale aux pays en développement, il faut attendre, encore une fois, que les puissants sentent leurs intérêts directement menacés par des rébellions, des émeutes ou des guerres civiles pour que la communauté internationale réagisse. Le discours de Benoît XVI à l’ONU est venu heureusement et prophétiquement rappeler que la « responsabilité de protéger » est le fondement de toute autorité légitime. L’encyclique sociale annoncée devrait bientôt enfoncer le clou.
Une valeur refuge spéculative
En attendant, hausse des céréales, des oléagineux, des produits laitiers, l’inflation touche aujourd’hui tous les secteurs des produits agricoles et on la ressent cruellement dans chaque région du globe, comme le veut la mondialisation des échanges commerciaux. L’augmentation des cours du pétrole qui touche de plein fouet les agriculteurs va sans doute encore accroître cette « pression » sur les prix. Bien sûr, on se renvoie la balle. L’absurde George W. Bush accuse la « middle class » indienne d’avoir trop d’appétit, le gouvernement indien rétorque en produisant les chiffres comparés de consommation annuelle de nourriture des Indiens et des Américains… Personne n’ose s’attaquer à la Chine évidemment. Parfois, on accuse la mise en jachère de terres européennes, ou encore l’agriculture biologique dont le rendement à l’hectare est inférieur à celui de l’agro-industrie.
Demeure certain que pour les investisseurs financiers, les matières premières agricoles sont devenues une « valeur refuge » face à l’écroulement prévu du marché