Ensuite on s'est mis à parler de civilisations au pluriel. Or, force est de reconnaître que les civilisations ne sont pas aussi civilisées les unes que les autres. Par cette phrase abominable, je veux dire simplement que civilisation, cela veut dire le passage du militaire au civil, c’est-à-dire un certain accord pour renoncer au maximum à la violence comme instrument pour régler les conflits et la mise en place d’un système pour les porter devant une instance tierce. C’est la question qu’il faudrait poser, sans revenir à cette bonne conscience dont je parlais : se demander quelles sont les conditions qui font qu’on peut passer du militaire, du militant au civil. « Militance » est pour moi la traduction de djihad, car le mot me semble englober un peu tous les aspects du phénomène. C’est cet aspect-là que je voudrais problématiser. Y a-t-il plusieurs civilisations ? Ou y a-t-il un processus global de civilisation, à l’intérieur duquel différentes aires culturelles se trouvent plus ou moins avancées, sur certains domaines plus que sur d’autres, etc. ? On arrive ainsi à plus de diversité à partir de ma critique de l’usage trop facile du mot civilisations.
Marcel Gauchet – La discussion autour du livre de Huntington est le type même de la discussion impossible, mais très révélatrice dans ce qu’elle a d’impossible. Huntington a pour lui un certain nombre de faits qui alimentent l’actualité, et il traite de ces faits dans des catégories qui font problème. Il arrive avec les gros sabots de la politologie américaine dont la nuance conceptuelle n’est pas nécessairement le souci cardinal. D’un côté, on a des gens qui profitent de ce qu’Huntington recourt à de mauvais concepts pour nier les faits : puisque les mots qu’il utilise ne sont pas bons, les faits n’existent pas. De l’autre côté, on a des gens qui essaient de comprendre des faits indiscutables avec des notions qui ne collent pas.
Il faut repartir de ce que disait Rémi Brague pour essayer d’y voir plus clair. Les civilisations, la civilisation, tout tient dans cette distinction. Si l’on raisonne en termes de monades civilisationnelles fermées les unes aux autres, et vouées à coexister dans un espace techniquement unifié, celui de la mondialisation, on aboutit à une description qui ne permet absolument pas de rendre compte des faits auxquels nous sommes confrontés. La vérité de notre situation, c’est qu’il y a une civilisation hégémonique et planétaire, la nôtre – qu’on l’appelle euro-atlantique ou occidentale, peu importe – caractérisée par le mélange d’économie industrielle et financière et de valeurs démocratiques – les droits de l’homme. C’est le langage qui s’est imposé au reste du monde, dans lequel, au moins matériellement, toutes les sociétés et cultures de la planète sont aujourd’hui plongées. À partir de là, à l’intérieur de la civilisation, de la civilisation industrielle, économique et financière qui est la nôtre subsistent d’énormes différences culturelles, les civilisations au pluriel, lesquelles quand elles ne sont pas occidentales ont assez fréquemment le mauvais goût de ne pas se réjouir uniformément des bienfaits que nous leur apportons. Voilà le problème.
La modernité occidentale est une proposition qu’on ne peut pas refuser, à l’instar de celles de la Mafia, ce qui n’empêche pas ceux qui l’acceptent de renâcler. C’est là que s’introduit le clash entre la civilisation et les civilisations. La tension est interne. Il se manifeste essentiellement par des nationalismes irrédentistes par rapport à la domination euro-américaine – surtout américaine, mais nous sommes dans le même bateau. Cette résistance, en général pacifique, peut revêtir dans certaines zones, en particulier dans la zone de contact méditerranéenne, la forme d’une très vive réaction à la civilisation occidentale. Celle-ci a ses expressions les plus violentes dans l’aire islamique, qui est d’abord une aire religieuse, recouvrant des cultures et des