cela désigne simplement les gens qui ne parlaient ni grec ni latin ; et quant à l’invasion, en fait on leur a en grande partie demandé de venir, pour s’engager dans les légions romaines, qui, à une certaine époque, étaient faites de Germains et de Celtes à peu près rasés et auxquels on avait donné un casque et un pilum. C’étaient des gens qui étaient en désir de civilisation : ils voulaient non seulement accéder aux douceurs de la vie méditerranéenne, mais aussi à un certain ordre politique et juridique. Ce n’étaient pas des barbares qui venaient tout casser. Faisons attention à ce fantasme que nous avons encore derrière la tête, lorsque nous pensons par exemple à l’immigration.
Chantal Delsol – La question n’est pas tellement dans les découpages faits par Huntington, mais plutôt dans le relativisme – au sens faible : il dit qu’il existe des civilisations distinctes et que cette distinction n’est pas vouée à disparaître. Les tribus anciennes s’appelaient elles-mêmes « les hommes », et depuis les Lumières nous en sommes là, nous nous croyons les seuls « hommes », mais de façon dogmatique et non plus instinctive. La civilisation, la seule, est la nôtre : toutes les autres sont destinées à nous rejoindre. L’entrée de la Turquie en Europe est symptomatique : ce n’est pas parce qu’elle est semblable à nous, mais parce qu’elle est destinée à devenir semblable. Huntington commet une sorte de péché contre l’esprit, pour l’époque : il dit qu’il y a plusieurs civilisations, et donc plusieurs façons de se « polir ». Il prétend qu’en terme de civilisation la nôtre n’est pas la seule « vraie », il y en a d’autres qui peuvent avoir une valeur, qui ne sont pas forcément destinées à devenir comme nous, et qui peuvent rester en face de nous, même s’il y a des ponts, des fenêtres, des rencontres. Mais le fait même de parler de rencontre est une sorte de faute, parce que cela signifie que nous ne sommes pas destinés à nous fusionner. Dans l’Europe actuelle, il y a un fort consensus pour la fusion : tout le monde devrait être comme nous. C’est essentiellement cela, la faute de Huntington.
Pourquoi met-il à part le monde orthodoxe : parce que c’est l’un des trois mondes qui s’opposent de façon précise aux Lumières considérées de manière individualiste. Il y a la Chine, les islamistes et les orthodoxes. Soljenitsyne et Zinoviev le disent : nous ne voulons pas de ces droits de l’homme-là. Huntington parle de tous ces mondes qui existent en tant que tels, qui ne se pensent pas comme des petits frères des droits de l’homme occidentaux, prêts à les imiter. Et souligner cela est insupportable à l’opinion régnante.
Paul-Marie Coûteaux – Le livre doit être compris dans la séquence 1989-2001 : de l’effondrement des murs à celui des tours. D’une certaine manière, Huntington est incompréhensible sans Fukuyama et ses démonstrations plus ou moins angéliques de 1990 sur la fin de l’histoire ; prises au premier degré, cela donna la mondialisation heureuse, le commerce unificateur, les droits de l’homme, l’avènement universel de la démocratie, etc. Face à cela, Huntington rappelle la diversité, ce qui est pour nous, Français, qui n’avons guère cru au dernier homme de Fukuyama, une évidence assez plate. Le choc du 11 septembre lui a fait une grande publicité, comme s’il avait découvert la lune ; mais, que les civilisations soient diverses, même innombrables, et qu’il y ait fatalement entre elles des rencontres plus ou moins brutales, nous le savions, nous, depuis lurette – depuis Charles Martel, au moins ! En somme, cette histoire de « choc des civilisations » est un débat américano-américain exporté.
Rémi Brague – Il est d’ailleurs paradoxal que ce soit le 11 septembre qui ait fait la gloire de Huntington. Pour lui, le danger venait plutôt de l’Orient. Il pensait à un scénario du genre Le secret de l’espadon : Blake et Mortimer, bons Occidentaux, avec